L'Europe et l'énergie nucléaire civile

Conférence donnée le 29 janvier 2002 au Centre A. Malraux de Rocquencourt

par Georges Vendryes,

Retraité du Commissariat à líEnergie Atomique, Prix Enrico Fermi du Gouvernement américain, Prix du Japon,

à l'initiative du Mouvement Européen des Yvelines et avec le concours des Groupes régionaux Essonne, Hauts-de-Seine et Yvelines/Vald'Oise de la SFEN.

 

Chers amis,

En vous parlant ce soir de "l'Europe et l'énergie nucléaire", j'associe deux thèmes qui me sont chers. Je suis un Européen convaincu, désireux d'une intégration européenne accrue, et j'ai par ailleurs consacré à l'énergie nucléaire civile la majeure partie de mes activités professionnelles. Néanmoins quand je rapproche ces deux mots: l'Europe et l'énergie, je dois reconnaÓtre qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y a toujours pas à ce jour de politique commune de l'énergie en Europe.

Une telle situation a de quoi surprendre. On trouve tout naturel qu'il existe une politique agricole commune, à laquelle la France est très attachée. Or l'énergie, au mÍme titre que l'alimentation, est un bien essentiel. Comment se fait-il qu'ils soient l'objet de traitements aussi opposés?

Cela ne résulte pas d'un oubli, ou d'une indifférence. Les préoccupations énergétiques étaient très présentes, sinon dominantes, dès les débuts de la construction européenne. Sa première manifestation en 1951, -voilà un demi-siècle-, fut la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier, née d'un impératif économique et industriel mais dont la signification politique était forte. De mÍme, lorsque le premier noyau de la future Communauté Economique Européenne se constitua en 1957, les six pays fondateurs signèrent à Rome deux traités, dont l'un était consacré à la formation d'Euratom, un organisme commun destiné à faciliter aux signataires un accès aussi rapide que possible à cette nouvelle forme d'énergie, dont on attendait monts et merveilles à l'époque.

Cependant le secteur de l'énergie fut entre tous celui que chacun des Etats de l'Union considéra comme un attribut essentiel de sa souveraineté nationale. C'est de propos délibéré qu'aucun des traités successifs qui marquèrent les progrès de la construction européenne ne fit mention de l'énergie parmi les multiples domaines qu'ils couvraient, même sous la forme d'une simple déclaration de principe.

La France n'a pas été la dernière à vouloir qu'il en fût ainsi, et tout spécialement dans le cas du nucléaire, pour des raisons historiques bien connues de tous. Dès la fin de la guerre, le Général de Gaulle vit dans la maîtrise de l'énergie nucléaire l'un des atouts essentiels permettant à la France de recouvrer son indépendance, d'assurer sa prospérité et sa croissance et de retrouver une place qui puisse compter sur la scène mondiale. Dès octobre 1945, une ordonnance donnait naissance au CEA. Depuis lors tous les gouvernements qui se sont succédé en France ont fait de l'utilisation industrielle de l'énergie nucléaire un programme d'intérêt national majeur. Il fut lancé dans l'enthousiasme et il connut pendant au moins trente ans le soutien massif de l'opinion.

Les résultats obtenus témoignent de la qualité des efforts de l'EDF et de l'industrie française, mais ils sont avant tout le fruit de la continuité d'une volonté politique sans faille des pouvoirs publics. La détermination du gouvernement français a donné ces dernières années des signes d'essouflement et elle a même connu de sérieux accrocs, mais, sous bénéfice d'inventaire, elle n'en demeure pas moins.

Le soin jaloux avc lequel l'Etat français tint à maintenir les moyens de production et de distribution d'énergie sous son contrôle direct ne se limitait nullement au nucléaire. En témoignent avec la création d'EDF, celles des Charbonnages de France, de Gaz de France, plus tard d'ELF comme société nationalisée.

Si nous regardons ce qui s'est passé chez nos voisins, nous y constatons la même volonté de chaque Etat de conserver la haute main sur ses choix énergétiques et sur les moyens de leur mise en oeuvre, en utilisant à ses fins propres les ressources mises à sa disposition par la nature. A tout le moins, dans la mesure où une certaine latitude était laissée aux forces du marché, fallait-il éviter que les décisions se préparent et se prennent à Bruxelles.

En Allemagne par exemple, l'existence des immenses gisements de houille de la Ruhr a fait que les intérêts liés à la production nationale de charbon y ont toujours été prépondérants. C'est, à n'en pas douter, l'un des éléments en arrière-plan de la récente décision du gouvernement allemand de sortir à terme du nucléaire. En Hollande, puis en Grande-Bretagne, la découverte d'importants gisements de gaz et de pétrole a eu des effets semblables, en apportant à l'économie de ces pays un bénéfice inattendu, selon des conditions définies à leur avantage par leurs seuls gouvernements. Si la Norvège a refusé d'adhérer à l'Union Européenne, ce fut en grande partie pour exploiter en toute tranquillité le vaste magot que lui apportent les vastes gisements de gaz de la mer du Nord. On pourrait multiplier les exemples. Bref ce fut, d'un commun accord, la politique du chacun pour soi.

Une conséquence en est la très grande disparité des orientations et des situations ènergétiques des différents Etats européens. La première figure montre à droite comment la production d'électricité de l'Europe des Quinze se répartit en fonction des différentes sources: la moitié à partir des combustibles fossiles, un gros tiers par le nucléaire, un petit sixième par l'hydraulique. La partie gauche fait ressortir à quel point cette même répartition varie d'un pays à l'autre. Les données de la géographie et les vicissitudes de l'histoire les ont amenés à suivre des voies différentes Mais cela a même pu se produire alors qu'ils se trouvaient dans des conditions naturelles très semblables, l'exemple le plus criant étant celui de la France et de l'Italie. (Figure 1).

II

Cette situation va changer, elle est en train de changer, pour une série de raisons.

La première résulte du fait que l'Europe dépend de plus en plus de l'extérieur pour satisfaire ses besoins en énergie. Une figure vous montre d'abord le cas de la France. Notre indépendance énergétique est passée par un point bas d'environ 20% au milieu des années 70, au moment même où la première crise du pétrole rendait les conséquences de cette situation particulièrement graves pour notre économie. Depuis lors la mise en place progressive du programme nucléaire a permis de la redresser, au moins jusqu'à un certain point. Bon an mal an notre indépendance énergétique se maintient pour le moment à environ 50%. Si nous n'avions pas de nucléaire, elle aurait continué à décroître selon la courbe présentée par comparaison, qui décrit d'ailleurs à peu près le cas réel de l'Italie.

(Figure 2)

Le problème ne se pose plus seulement pour les pays européens les moins bien dotés en ressources par la nature, mais pour l'Europe toute entière, comme le montre la figure suivante. La Grande-Bretagne est aujourd'hui le seul pays des Quinze à être un exportateur net de produits énergétiques, mais elle deviendra importatrice dans un avenir peu éloigné. Près de la moitié du pétrole que consomme actuellement l'Europe vient du Moyen-Orient, une région du globe qui n'offre malheureusement pas les meilleures garanties de tranquillité et de stabilité. La dépendance croissante de l'Europe comporte des risques qui vont en s'aggravant pour la sécurité de ses approvisionnements, la compétitivité de ses entreprises, et en définitive l'emploi et le niveau de vie, qui sont au coeur de ses préoccupations. Comme la menace affecte l'ensemble de l'Union, elle appelle une réaction globale, selon des mesures concertées. (Figure 3).

Une autre préoccupation commune grandissante concerne les effets de la production d'énergie sur l'environnement. Il y a une prise de conscience générale que les équilibres sur lesquels repose le fonctionnement de la biosphère de notre petite planète sont fragiles, que l'espèce humaine dispose de moyens susceptibles de compromettre son propre cadre de vie et qu'elle doit veiller à ne pas accomplir d'actions dont l'effet nocif pourrait se révéler irréversible.

J'ouvre ici une parenthèse au sujet des émissions des gaz à effet de serre sur le climat de la planète. Vous avez ici les résultats d'observations faites sur des échantillons extraits des glaces polaires, qui montrent comment la teneur en gaz carbonique de l'atmosphère et la température superficielle de la planète au niveau de la mer ont évolué au cours des derniers 160000 ans. Vous constaterez qu'il existe entre elles une remarquable corrélation, mais je me garderai de dire qu'il s'agit là d'une simple relation de cause à effet. Je tiens à m'exprimer avec prudence sur un sujet très complexe où je ne suis nullement compétent.

(Figure 4).

On observe qu'au cours du siècle qui vient de s'achever la teneur en CO2 de l'atmosphère terrestre n'a cessé de croître, et de plus en plus vite. Comme le montre la partie verticale de la courbe à droite, elle atteint aujourd'hui 360 parties par million, alors qu'elle n'avait jamais dépassé 280 ppm au cours des 160.000 ans passés. Il est tout à fait certain que son augmentation brutale résulte de l'usage de plus en plus intensif que l'homme fait des combustibles fossiles. Elle ira en s'intensifiant et elle approchera sans doute de 500 ppm d'ici cinquante ans.

Les spécialistes du climat s'accordent à penser que, si on laisse aller les choses, elle se traduira à plus ou moins longue échéance par une élévation significative de la température moyenne, dont les premiers signes apparaissent déjà. Si vous interrogez un habitant de la Sibérie, il n'en sera sans doute pas si triste. Mais les effets varieront notablement d'un endroit à l'autre. On peut craindre qu'il survienne dans certaines régions du globe des conséquences désastreuses, ainsi qu'une montée générale du niveau des océans.

La plupart des gouvernements européens estiment qu'il y a là une menace potentielle à prendre très au sérieux, et que des mesures globales s'imposent pour tenter d'y parer. Les solutions à trouver n'ont de sens que si elles sont définies et mises en oeuvre au niveau mondial. Pour y parvenir, il importe que les pays européens parlent d'une seule voix et agissent de même.

Dans le même esprit, les précautions à prendre, les normes à respecter pour garantir au mieux la sûreté des installations industrielles et la protection de la santé publique doivent se traiter de plus en plus sur un plan international, ne serait-ce que pour éviter des différences entre pays que l'opinion publique à juste titre ne pourrait comprendre. Depuis Chernobyl cela est particulièrement vrai du nucléaire. C'est grâce aux efforts concertés des principaux pays de l'Europe de l'Ouest et à un financement largement alimenté par l'Union Européenne qu'ont été et que sont encore menées, avec des résultats très positifs, des actions destinées à rapprocher des normes occidentales les caractéristiques de sûreté des centrales de l'ex-Union soviétique et de ses anciens satellites.

Un autre facteur d'intégration des questions énergétiques au niveau européen est l'ouverture en cours des marchés de l'électricité et du gaz naturel, en exécution de directives de la Commission suite à des décisions du Conseil. Les acteurs de ces secteurs énergétiques ne pourront plus s'enfermer à l'intérieur de frontières nationales, ils devront mener des stratégies à l'échelle au moins du continent européen. C'est un sujet d'une brûlante actualité. La semaine dernière le Président d'EDF, Mr Roussely, a annoncé une restructuration en profondeur de son entreprise, d'une ampleur sans précédent et à effet immédiat, qui est la conséquence directe du mouvement général en cours.

La concurrence accrue qui en résultera est certes génératrice de baisses de coûts et en principe d'une amélioration des services rendus. Mais de graves inconvénients ne manqueraient pas de survenir si on laissait les forces du marché s'exercer seules. On pourrait se trouver rapidement dans une situation où plus personne ne se sent responsable. La récente crise de l'électricité en Californie a bien fait ressortir la réalité de ce danger, dont la Commission européenne est très consciente. Qualifier l'ouverture actuelle de "dérégulation", comme on l'entend parfois dire, serait plus qu'une erreur, un véritable contre-sens. Au contraire, elle devra s'accompagner d'une régulation accrue, et de plus en plus au niveau européen, pour tenir compte d'impératifs sociaux, de nécessités environnementales et de contraintes de service public.

Enfin, nous nous trouvons à la veille d'un nouvel élargissement de l'Union que vont rejoindre des pays de l'Europe Orientale qui y ont leur place naturelle. Ces derniers vont devoir augmenter sensiblement leur consommation d'énergie pour rapprocher leur niveau de vie du nôtre. Il sera nécessaire d'y construire de nouvelles unités de production, de rénover ou de remplacer celles, souvent vétustes, qui existent aujourd'hui. Cela ne se fera pas sans aides financières au niveau de l'Union ni action concertée de ses membres actuels.

Un signe révélateur du nécessaire changement de perspective est apporté par le Livre Vert que la Commission européenne a adopté fin novembre 2000 et qui a été largement débattu tout au long de l'année 2001. Ce document, qui a pour titre "Vers une stratégie européenne de sécurité d'approvisionnement énergétique", est nettement orienté. Il prône un recours accru aux énergies renouvelables, ce qui est un objectif tout à fait louable, mais il n'en fait pas moins ressortir les limites que ne manquera pas de connaître leur utilisation, qui ne pourra se développer qu'au prix de subventions et de taxes supplémentaires.

Quand on connaît l'attitude réservée sinon hostile qu'adoptent actuellement plusieurs pays européens vis à vis de l'énergie nucléaire, on ne sera pas surpris
-même si comme moi on le déplore-que son emploi ne soit mentionné que de façon très modeste dans un texte qui a nécessité l'approbation de tous les Commissaires. Mais le débat est ouvert et la Commission européenne sollicite la participation de chacun. Je ne saurais trop recommander à la communauté nucléaire française de nourrir activement ce débat, pour fournir aux instances européennes, et notamment aux services de la Commission et aux parlementaires européens, des données et des informations qui leur font apparemment défaut.

Quant à elle, la Commissaire en charge des questions énergétiques, Mme Loyola de Palacio, Vice-présidente de la Commission, une femme dont j'admire beaucoup l'intelligence, la lucidité et le courage, ne fait pas mystère de la nécessité qu'elle voit de recourir massivement à l'énergie nucléaire pour faire face aux défis à venir. Elle a multiplié les déclarations en ce sens au cours des récents mois.

Il n'empêche que le chemin menant à une véritable politique de l'énergie au niveau de l'Union Européenne est encore hérissé de difficultés. Pour qu'elle puisse s'exercer pleinement, il y faudrait des changements majeurs d'ordre institutionnel, notamment une harmonisation des politiques fiscales des divers Etats-membres. C'est dire qu'elle n'est pas encore pour demain.

III

 

A ce stade de mon exposé, je voudrais attirer l'attention de mes amis du Mouvement Européen sur un certain nombre d'aspects de l'énergie nucléaire qui leur sont sans doute peu familiers. Je n'hésite pas à proclamer hautement qu'il s'agit là d'une source d'énergie économique, sûre et propre. Pour être plus exact, je dirai que que les conditions à remplir pour qu'il en soit ainsi sont bien connues, et qu'il n'est pas difficile de citer des exemples concrets où elles sont réunies. Certains d'entre vous jugeront peut-être une telle déclaration partiale. Je puis les assurer que je n'ai cessé, tout au long de ma vie, de remettre en question pour moi-même les arguments pour et contre le nucléaire. Ce n'est pas sans mûres réflexions que je suis parvenu à l'intime conviction que je vous livre.

III-A

 

En matière économique, le cas de la France est exemplaire. Que le nucléaire constitue la manière la plus économique d'y produire de l'électricité en régime de base est un fait acquis depuis des années, en incluant dans le prix de revient toutes les externalités telles que les provisions pour le stockage ultime des déchets ou le démantèlement ultérieur des centrales.

C'est ce que montrent toutes les études qui sont effectuées à intervalles réguliers par les représentants des différents secteurs énergétiques sous l'égide du Ministère de l'Industrie, la plus récente ayant eu lieu en 1997. Signalons également qu'un rapport établi en 2000 à la demande du gouvernement par Messieurs Charpin, Dessus et Pellat pour comparer divers scénarios de production d'électricité en France jusqu'en 2050, a fait clairement ressortir l'avantage économique du recours au nucléaire.

Une excellente preuve de la compétitivité de l'électricité d'origine nucléaire est fournie par l'importance des exportations d'EDF à tous nos voisins européens, qui ne sont limitées que par les capacités de transport existantes. Elles procurent bon an mal an à notre balance commerciale un excédent de l'ordre de 2 milliards d'euros.(Figure 5).

Les résultats obtenus en France s'expliquent par la stratégie mise en oeuvre par EDF pour développer le parc nucléaire au moyen d'unités standardisées dont la construction sur un nombre limité de sites est échelonnée selon des plans pluriannuels. Mais l'économie de l'énergie nucléaire est loin d'être une exception française. On la constate également dans bien d'autres pays, même s'ils ont adopté une démarche différente. Il est particulièrement intéressant de noter qu'aux Etats-Unis l'électricité d'origine nucléaire est devenue au cours des dernières années moins chère que celle des centrales thermiques brûlant du gaz ou même du charbon..

Il convient de nuancer les conclusions que l'on tire de telles comparaisons, car la structure des coûts est trés variable selon les cas.(Figure 6).

La part des investissements initiaux est très élevée dans le cas du nucléaire, comme d'ailleurs dans celui des énergies renouvelables. C'est incontestablement un handicap. Il faut contracter des emprunts sur une longue durée, d'autant plus pénalisants que les taux d'intérêt sont plus élevés. A l'inverse l'installation de turbines à gaz, dont la construction peut se faire vite et à moindres frais, permet un retour rapide de l'argent immobilisé. C'est un avantage parfois décisif, surtout quand la tendance est d'accorder la préférence au court terme. C'est le cas actuellement, où l'on assiste à une véritable ruée sur les turbines à gaz.

Par contre le coût du Kwh produit à partir des combustibles fossiles dépend très fortement du prix de ces derniers. Il est sujet à de grandes variations lorsque ces prix fluctuent sur le marché mondial, comme l'expérience des crises pétrolières l'a bien montré au cours des trente dernières années. A l'inverse, le prix de l'uranium naturel, dont il existe des stocks abondants dans le monde, ne représente que le quart du poste combustible dans le montant du Kwh nucléaire et n'intervient que pour 6% environ dans le total. Le coût du Kwh nucléaire est ainsi à l'abri de variations, elles-mêmes peu probables, du cours de son combustible et il offre une grande garantie de stabilité.

La structure du coût du Kwh d'une centrale nucléaire montre aussi que la majorité des sommes qu'a nécessitées sa production peuvent être dépensées dans le pays même où elle est installée (près de 95% en France), ce qui constitue un avantage important pour son économie et favorise l'emploi. Si la France n'avait pas son programme d'électricité nucléaire, elle devrait à sa place consentir des importations supplémentaires de charbon, de fioul ou de gaz, dont le montant à régler en devises étrangères dépasserait chaque année dix milliards de dollars.

III-B

Quand on parle de la sûreté des centrales nucléaires, Chernobyl vient aussitôt à l'esprit. Ce fut incontestabement une catastrophe. Loin de moi l'intention d'en minimiser si peu que ce soit les conséquences particulièrement douloureuses. Mais il ne faut pas en rajouter à plaisir. Pour avoir une connaissance correcte des effets réels constatés, il convient de se référer aux conclusions des multiples enquêtes qui ont été menées à ce sujet dans un cadre international totalement impartial, et se méfier de nombreuses affirmations infondées comme il en abonde.

Certains d'entre vous connaissent sans doute le nom d'Andreï Sakharov, l'un des meilleurs physiciens du vingtième siècle. Père de la bombe H russe, il fut déclaré héros de l'Union soviétique. Par la suite, révolté par les tares du système politique de son pays, il devint un dissident, fut privé de tout droit civique, assigné à résidence et soumis aux pires sévices. Dans sa retraite forcée il consacra les dernières années de sa vie à analyser et à dénoncer les dangers que présentaient les installations nucléaires soviétiques, qui à tous les stades de la conception, de la construction et du fonctionnement témoignaient du mépris accordé par les autorités aux questions de sûreté et de protection du public. Sakharov voyait dans cet état de choses l'exemple le plus typique des vices du régime.

Il fallut la catastrophe de Chernobyl pour mettre en évidence à quel point ses mises en garde étaient prémonitoires. Une analyse détaillée de ses causes et de ses circonstances révèle la gravité des dysfonctionnements qui devaient la rendre un jour ou l'autre inévitable. J'eus l'occasion de m'en entretenir, souvent en tête à tête, avec des spécialistes russes et ukrainiens et ce qu'ils m'ont appris dépasse tout ce que j'imaginais.

Malheureusement les multiples activités de l'industrie humaine n'ont cessé de provoquer des désastres analogues sinon pires. La destruction accidentelle de l'usine chimique de Bhopal en Inde, contemporaine de Chernobyl, a causé un beaucoup plus grand nombre de victimes. Dans le seul domaine énergétique, qu'on pense aux ruptures de grands barrages, aux catastrophes dans des mines de charbon, etc. Même si cette comptabilité est pénible, on est amené à établir des comparaisons. Toutes celles qui ont été faites montrent que l'énergie nucléaire, à équivalence de production d'électricité sur une longue période, a été moins meurtrière que l'hydraulique, le charbon ou le gaz..

La durée cumulée de fonctionnement des centrales nucléaires du monde dépasse maintenant 10000 années, ce qui autorise un jugement global. Au cours du premier demi-siècle d'exploitation de l'énergie nucléaire, il y a certes eu plusieurs accidents sérieux sur des centrales nucléaires, dus pour la plupart à la nouveauté des techniques mises en oeuvre, mais sans qu'aucun d'eux aît provoqué de victimes, à l'exception bien sûr de Chernobyl. Le bilan d'ensemble est largement positif. Prenez l'exemple de la France, où depuis plus de dix ans a été instituée une échelle de gravité, tenue par les autorités gouvernemntales en charge de la sûreté nucléaire, sur laquelle chaque incident ou accident survenu est enregistré. Ils s'échelonnent du niveau 1, simple anomalie sans conséquence, au niveau 7, correspondant à une catastrophe majeure de type Chernobyl. Les résultats sont parlants. Aucun des évènements enregistrés sur l'ensemble des centrales nucléaires d'EDF pendant la dernière décennie n'a dépassé le niveau 2 de l'échelle, qui correspond à un incident qualifié de mineur, n'affectant pas la sûreté de l'installation. (Figure 7).

 

Si vous avez des doutes sur l'impartialité des producteurs d'électricité ou même des organismes chargés de les contrôler, je vous citerai aussi le témoignage des compagnies d'assurance. J'ai entendu récemment l'un de leurs représentants exposer l'analyse de la sûreté des centrales en service (américaines en l'occurence), qu'ils effectuent selon leurs propres critères. Elle montre une constante et spectaculaire amélioration. La probabilité d'un accident de gravité donnée ne cessant de décroître, le montant des primes d'assurance versées par les producteurs pour couvrir un dommage déterminé diminue lui aussi régulièrement.

Cela ne signifie évidemment pas qu'un accident grave soit exclu. Ici comme ailleurs, il ne faut pas se bercer de l'illusion qu'un risque nul pourrait exister. Il n'empêche que le parc nucléaire français fonctionne depuis des années loin de toute situation dangereuse, grâce au soin extrême qu'apporte EDF à son exploitation et à la vigilance exercée en permanence par les autorités de contrôle. L'expérience acquise sur les installations en service et l'apport de programmes spécifiques de R&D contribuent à une amélioration constante des dispositions destinées à assurer leur sûreté. Il en va de même dans tous les secteurs industriels, qu'il s'agisse des chemins de fer, du transport aérien, etc, mais cela vaut particulièrement dans le cas d'une technologie aussi jeune que celle du nucléaire.

La radioactivité inquiète. Les rayonnements émis par les substances radioactives sont imperceptibles aux sens, ils semblent provenir insidieusement d'un monde mystérieux. Une exposition abusive peut provoquer des cancers ou même entraîner la mort, mais tout est affaire de degré. La radioactivité est partout présente dans l'univers. Elle a toujours existé sur la terre, où elle était beaucoup plus intense dans le passé, et elle y fut l'un des principaux facteurs qui ont conditionné l'évolution des espèces vivantes. Nous vivons sans nous en rendre compte dans un environnement radioactif. Dans l'organisme de chacun d'entre nous se produisent en moyenne 8000 désintégrations radioactives par seconde.

(Figure 8).

La radioactivité supplémentaire à laquelle sont soumises les personnes qui vivent à côté d'une installation nucléaire en France. est largement inférieure au centième de la radioactivité naturelle ambiante, elle-même due à de multiples causes. La radioactivité naturelle est sujette à des variations considérables selon les endroits du globe. Il existe des régions, comme le Kérala en Inde, où son intensité est trente fois supérieure à ce qu'elle est en France, sans qu'on aît pu déceler dans les populations qui y vivent depuis des générations un excès de cancers.

Vous entendrez dire que tout supplément de radioactivité, si faible soit-il, est à proscrire car il est la source d'un cancer potentiel. L'Académie de Médecine française n'a cessé de s'élever contre de telles allégations. Elle a même contesté le bien fondé des règlements imposant une réduction supplémentaire des limites acceptables. En effet, dans toute cellule vivante sont constamment en oeuvre des mécanismes de réparation très efficaces, et il existe ainsi des effets de seuil. Les spécialistes de l'épidémiologie sont de plus en plus nombreux à estimer que l'effet des faibles doses d'irradiation est indiscernable, sinon inexistant.

Tout est une question de mesure. Si vous absorbez d'un coup cent comprimés d'aspirine, vous êtes sûr de vous tuer, mais si vous en prenez un ou deux, cela peut vous apporter le soulagement escompté. Et cela est vrai de la plupart des médicaments. Il serait stupide de prétendre que si cent personnes prennent chacune un comprimé d'aspirine, l'une d'entre elles en mourra. Cela montre à quel point la notion de dose collective est un non-sens. Elle a beau avoir été totalement récusée par les organismes internationaux de radioprotection, c'est en l'utilisant de façon simpliste que certains présentent régulièrement des évaluations du nombre supposé de victimes de Chernobyl qui sont dépourvues de tout fondement.

III-C

J'en viens à la propreté de l'énergie nucléaire. Sujet très sensible. Le problème du devenir des déchets radioactifs est celui qui préoccupe le plus l'opinion publique, à qui il importe de fournir tous les éléments d'information et d'appréciation nécessaires.

On entend souvent dire qu'il n'existe aujourd'hui aucune solution à ce problème. C'est tout à fait inexact. J'affirme au contraire qu'il existe des solutions satisfaisantes, ou pour mieux dire acceptables, dans la mesure où la gestion des déchets, quels qu'ils soient, est une servitude dont on aimerait pouvoir se passer. Ces solutions ont été développées grâce à un travail patient qui remonte aux tout débuts de l'énergie nucléaire, avec un soin et une rigueur dont pourrait avantageusement s'inspirer la gestion de nombreuses autres catégories de déchets. Les procédés qui ont été mis au point n'ont plus qu'à être validés et le cas échéant perfectionnés par des essais conduits dans des conditions représentatives in situ.

Or ceux-là mêmes qui dénoncent avec le plus de vigueur l'absence prétendue de solution essayent de s'opposer, le cas échéant par la violence, à ce que ces essais de qualification aient lieu. Rappelez-vous les mésaventures de la commission chargée par le présent gouvernement de mener de façon tout à fait démocratique une enquête dans une série de sites réunissant les conditions géologiques requises pour l'installation éventuelle d'un laboratoire souterrain dans le granite, en exécution d'une loi votée par le parlement unanime à la fin de 1991. Avant même de pouvoir accéder aux mairies où des débats avec les populations locales étaient prévues, ses membres furent accueillis à coup de pierres et d'injures par des manifestants excités par des agitateurs professionnels qui précédaient la commission d'un endroit à l'autre. Jusqu'au jour où ils furent reconduits de force à la limite du département. Le gouvernement préféra fermer les yeux et remettre à des temps meilleurs l'application de la loi.

Je n'ai pas le temps de m'étendre ici en détail sur les caractéristiques techniques de la méthode développée en France pour le conditionnement et le stockage des produits de fission, les seuls véritables déchets hautement radioactifs qui résultent du fonctionnement des centrales nucléaires. En quelques mots, elle consiste à les séparer par voie chimique des autres constituants du combustible irradié, selon un principe de tri sélectif qui est à la base de la bonne gestion de tout déchet. Les produits de fission sont ensuite incorporés dans une matrice faite d'un verre d'une composition très élaborée résistant aux effets physico-chimiques les plus divers. Ces blocs de verre sont à leur tour enfermés dans de robustes conteneurs en acier destinés à être ultérieurement entreposés dans des couches géologiques profondes convenablement choisies.

La gestion des produits radioactifs nous oblige à prendre en considération des échelles de temps qui nous étaient jusqu'ici peu familières. Pour que la radioactivité des produits de fission décroisse jusqu'à un niveau ne posant plus problème, plusieurs milliers d'années sont nécessaires, mais c'est une durée sur laquelle la parfaite tenue des enceintes qui les contiennent peut être garantie. Notez bien qu'une longue vie radioactive signifie ipso facto un taux de radioactivité faible. L'uranium, le thorium, le potassium, etc. présentent des exemples de décroissance qui s'étendent sur des milliards d'années, ce qui explique qu'ils soient toujours présents dans la croûte terrestre. Les déchets industriels ordinaires comprennent de nombreux métaux ou produits chimiques très toxiques, et qui le demeureront éternellement car ils ne se désintègrent pas.

Sans doute ignorez-vous que nous avons découvert il y a trente ans, dans une mine d'uranium du Gabon, les vestiges de réacteurs nucléaires naturels qui avaient fonctionné à même le sol pendant une immense durée voilà deux milliards d'années. Nous avons pu constater que les produits de fission qui y furent formés en abondancerestèrent pratiquement sur place, en l'absence de tout confinement.

 

Le volume des déchets radioactifs à traiter représente très peu de choses en comparaison de tous ceux qu'engendrent les activités industrielles. Pour en avoir une idée, imaginez une famille française actuelle de cinq personnes, dont la consommation d'électricité serait en totalité d'origine nucléaire. Les produits de fission constituant les déchets radioactifs de sa consommation électrique occuperaient au bout de vingt ans le volume d'un paquet de cigarettes.(Figure 9).

Pour terminer ce chapitre, il importe de rappeler que l'énergie nucléaire ne donne lieu à aucune émission de gaz à effet de serre. Prenez le cas de la France, dont la production d'électricité est assurée, pour 76% par des centrales nucléaires et pour 15% par cette remarquable énergie renouvelable qu'est l'hydraulique. Il en résulte que la quantité de CO2 dégagé par Kwh produit est dix fois inférieure à ce qu'elle est dans certains autres pays européens, qui ont essentiellemnt recours à des centrales thermiques même s'ils se prétendent comme le Danemark à la pointe du combat pour la protection de l'environnement. Si la France n'utilisait pas du tout d'énergie nucléaire, ses émissions totales de CO2 (en y comprenant celles dues aux usages domestiques et industriels aux transports, etc) seraient le double de ce qu'elles sont. (Figures 10 et 11). .

IV

Que va-t-il se passer maintenant? Quel est l'avenir du nucléaire, dans le monde en général et en Europe en particulier? Je me garderai d'avancer des pronostics précis, car je ne suis pas prophète. Les nombreux cas où d'éminents experts se sont entièrement trompés dans leurs prévisions, même à brève échéance, m'incitent à la modestie et à la prudence. L'avenir est fait de tant de possibilités, souvent insoupçonnées, qui se combinent avec une telle complexité, qu'il est vain de prétendre le décrire à l'avance. C'est d'ailleurs ce qui fait son charme, car il ouvre à tout moment une multitude de choix à la libre activité de l'homme.

Est-ce à dire qu'on doive renoncer à toute prospective? Certes non, car il faut bien prendre des dispositions qui engagent l'avenir, et pour ce faire se fixer des objectifs. Dans le domaine de l'énergie, les décisions sont en règle générale lourdes. Il est fréquent que les effets d'un nouvel investissement énergétique ne se manifestent qu'au bout de dix ans, alors qu'ils se feront sentir pendant un bon siècle. Même en pleine incertitude, on ne peut échapper à la nécessité d'imaginer le futur.

Une première considération qui me semble inéluctable est que les besoins mondiaux en énergie vont continuer à croître énormément. Cela résulte d'abord de l'augmentation sans précédent de la population de la planète, qui constitue le phénomène le plus remarquable des cent ans passés. Pensez que le nombre des hommes qui étaient en vie à un moment quelconque du vingtième siècle représente en gros le quart de tous ceux qui les ont précédés sur terre depuis l'émergence de l'homo sapiens, voilà quelque 150.000 ans.

(Figure 12)

Du fait de cette croissance et de l'élévation du niveau de vie, la demande mondiale en énergie a augmenté à un rythme encore beaucoup plus rapide Au cours du vingtième siècle elle a été multipliée par un facteur voisin de huit.

(Figure 13)

La croissance de la demande en électricité est encore plus rapide, pour une série de raisons, dont l'une des premières est la concentration sans cesse accrue de la population dans des agglomérations de plus en plus gigantesques. Qu'on déplore ou non cette tendance, il faut bien la prendre actuellement comme une réalité.

(F

Le fait sur lequel je tiens à insister tout spécialement est l'extrême disparité des consommations énergétiques selon les zônes géographiques. Si vous deviez vous souvenir d'une seule des figures que je vous montre, c'est celle-ci que je vous recommande de garder en mémoire. (Figure 15).

Comment imaginer que notre petite planète puisse vivre en harmonie et en paix aussi longtemps que des écarts aussi choquants existeront entre nations, en ce qui concerne la satisfaction des besoins élémentaires que sont l'alimentation, l'eau potable, le logement, les soins médicaux, l'éducation, etc?

Les progrès de la communication permettent aux habitants des pays pauvres de voir en direct sur les écrans de télévision le luxe dont jouissent ceux des pays riches et cette constatation ne peut qu'exalter leurs frustrations. Tant qu'il ne sera pas fait droit à leurs légitimes exigences, comment les nations nanties pourraient-elles éviter la pression irrésistible de multitudes en quête de conditions de vie acceptables et dignes?

La mise à disposition à brève échéance de considérables quantités d'énergie aux pays en voie de développement, où se trouve l'essentiel de la population mondiale, est d'abord une condition essentielle de leur bien-être, de l'élévation de leur niveau de vie, mais c'est aussi une contribution indispensable à la paix du monde.

La conclusion de ce qui précède me semble s'imposer. Sauf catastrophe majeure à l'échelle de la planète, telle qu'une guerre mondiale ou une épidémie dévastatrice, l'hypothèse la plus plausible est que d'ici le milieu de ce siècle la consommation énergétique mondiale aura au moins doublé.

Mon deuxième point est que, pour faire face à des besoins aussi énormes, il ne sera pas de trop de recourir à toutes les énergies disponibles, à partir du moment où elles sont suffisamment économiques, sûres et propres. A mes yeux elles sont beaucoup plus complémentaires que concurrentes, et il ne convient pas de les opposer les unes aux autres. Chacune a ses avantages et ses inconvénients et peut se trouver la mieux adaptée en fonction des circonstances locales.

En tout cas il est complètement déraisonnable, irresponsable et démagogique de jeter l'anathème sur l'une d'elle, à savoir le nucléaire, en s'appuyant sur des dogmes a priori qui ne résistent pas à une analyse sérieuse et honnête, et en ignorant ou en feignant d'ignorer que son abandon entraînerait des conséquences dont on refuse de prendre la mesure.

Pour assurer leur décollage économique, c'est dans les combustibles fossiles que les pays en voie de développement trouveront la source d'énergie la plus abondante et la mieux à leur portée. Limitons-nous aux deux géants que sont la Chine et l'Inde, qui représentent dès maintenant à eux deux près de la moitié de la population mondiale. Ils disposent l'un et l'autre de vastes gisements de charbon, et c'est là qu'ils trouveront l'essentiel des ressources énergétiques indispensables à la satisfaction de leurs immenses besoins.

Ne serait-ce que de leur fait, l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre va aller en s'accélérant à l'échelle mondiale. Mais ils n'ont guère le choix, et il est illusoire de croire que le souci de protéger l'environnement pourrait les retenir de puiser largement dans leurs réserves charbonnières. Les pays développés, qui sont largement les principaux émetteurs de CO2, seraient mal venus de leur en faire le grief. Le refus actuel des Etats-Unis de ratifier le protocole de Kyoto, au motif que les conséquences climatiques de ces émissions ne sont pas certaines, ne peut que leur ôter le moindre scrupule, à supposer qu'ils en aient.

Dans ces conditions, quelle peut-être l'issue du problème posé par une augmentation massive des émissions de gaz à effet de serre, s'il apparaît vraiment qu'il prend des proportions insoutenables? Les pays déjà industrialisés, et l'Europe pour commencer, se trouveront alors confrontés à des réalités qui mettront directement en jeu leurs responsablilités.

Mon opinion est qu'ils seraient bien inspirés de laisser aux pays en voie de développement un accès préférentiel aux combustibles fossiles, dont les ressources sont loin d'être illimitées, et de recourir au maximum pour eux-mêmes à l'énergie nucléaire, qu'ils sont capables mieux que quiconque d'exploiter.

Ces propos n'ont rien d'original. Ce fut très exactement le message solennel délivré par le Président François Mitterrand dans son allocution à la séance inaugurale du Conseil Mondial de l'Energie qui se tint à Cannes en septembre 1986. Sans écho jusqu'ici. Cette orientation, qui porterait la marque d'une véritable solidarité à l'éhelle planétaire, prévaudra-t-elle demain? Rien n'est moins sûr, tant les égoïsmes nationaux sont puissants.

En ce qui concerne le nucléaire, les pays européens continuent à agir en ordre dispersé. L'Allemagne a décidé d'en sortir, à terme d'une vingtaine d'années, ce qui laisse la place à bien des accomodements. La Suède avait en 1980 décidé d'abandonner le nucléaire. Son gouvernement, pour ne pas être accusé de retourner sa veste, a imposé la fermeture d'une première centrale, quitte à importer du courant danois produit par des centrales à charbon. Mais vraisemblablement s'en tiendra-t-il là, sous la pression de l'opinion publique. En même temps la Finlande semble se préparer à installer une centrale nucléaire supplémentaire.

En France même, l'avenir n'est pas sans incertitudes. Fort de son succès en obtenant de son partenaire socialiste l'abandon de Superphénix en 1997, le parti vert se propose de rééditer le même coup en 2002 en réclamant cette fois-ci, comme prix de son soutien électoral, que le retraitement des combustibles irradiés soit arrêté, qu'il soit mis fin à l'emploi du combustible mox au plutonium, que le stockage géologique des déchets radioactifs soit abandonné, que la centrale prototype EPR ne soit jamais commandée, que la part du nucléaire dans la production d'électricité soit arbitrairement réduite, etc.

Tant sur la scène française qu'européenne, j'espère que la sagesse l'emportera. J'ai confiance dans le bon sens de mes concitoyens, pourtant soumis en permanence à une propagande antinucléaire tout à fait mensongère. Je ne suis pas éloigné de penser que l'opinion publique est au fond moins hostile au nucléaire -comme d'ailleurs à la construction européenne- que ne le croient beaucoup d'hommes politiques. Il est fort probable que les dures réalités de l'économie et de l'environnement s'imposeront bientôt à tous avec une telle force qu'une prise de conscience générale des problémes posés et des solutions possibles bouleversera et renversera les tendances antinucléaires actuelles.

Un élément extérieur susceptible de provoquer une évolution des mentalités viendra éventuellement des Etats-Unis. J'ai déjà signalé que la compétitivité économique du nucléaire y est devenue une réalité au cours des dernières années. Par ailleurs la crise de l'électricité en Californie a montré la fragilité, sinon l'insuffisance, des moyens de production existants. Dans ces conditions il n'est pas surprenant que des indices significatifs d'une possible relance du nucléaire se soient manifestés récemment aux Etats-Unis. Il est trop tôt pour en conclure qu'elle aura lieu prochainement. Les signes de récession économique qui sont apparus il y a un an et le climat d'incertitude consécutif aux attentats terroristes du 11 septembre dernier ne peuvent que la retarder.

Cependant, après vingt-cinq ans d'immobilisme, une reprise de commandes de centrales nucléaires aux Etats-Unis est maintenant entrée dans l'ordre des choses possibles, et il n'est pas exclu qu'elle se produise à une échéance de quelques années. En ce cas, tout laisse penser qu'il ne s'agira pas d'un phénomène ponctuel, mais qu'on assistera à un mouvement ample et durable.

Un redémarrage du nucléaire outre-Atlantique ne manquerait pas d'avoir un large écho dans de nombreux pays européens, notamment chez certains que l'on peut cataloguer aujourd'hui parmi les plus opposés au nucléaire. Pour une série de raisons structurelles, d'ordre économique, industriel, réglementaire, etc il est à penser qu'une reprise des programmes nucléaires en Europe se fera dans un cadre beaucoup plus européen que ce ne fut le cas précédemment. Cette situation ne pourra que contribuer à faciliter et à hâter le processus conduisant à une véritable et nécessaire politique de l'énergie au niveau de l'Union Européenne.

Je vous remercie de votre attention.

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